Adama, et si on leur parlait? Lettre à un journaliste en détention

”S’exprimer, s’accommoder ou s’exiler sont les trois options qui s’offrent à l’individu en société” – Albert Hirschmann.

Mon cher ami,

Nous sommes en Aout 2019. Le climat est chaud et sec. Les rigueurs d’un hivernage dont les rares pluies suffisent à inonder tout Dakar rendent nos vies encore plus austères et angoissantes. C’est la chienlit. L’autorité, ou ce qui en reste, ne sert plus qu’à mettre au pas ceux qui refusent de rentrer dans les rangs et les clubs et coteries d’un État qui a fini d’être privatisé. Je n’ai pas besoin de te faire un dessin car tu en es victime toi-même.

L’autorité est à terre. Sa faillite n’est pas seulement économique et sociale. Elle est avant tout morale. Elle n’est plus basée que sur les désirs personnels du chef, comme dans les régimes despotiques. Ce qu’ils ignorent, c’est que l’infrastructure qui soutient un État n’est pas matérielle. Elle est immatérielle, car elle relève de l’éthique. Cette dernière donnant à son tour sens et significations à la politique qui, en fin, façonne la technostructure du pays dans un sens conforme à l’intérêt général, au bien-être des personnes et à la dignité de la Nation dans ses rapports avec les autres.

Ceux qui dirigent le Sénégal ont failli dans presque tous les domaines : santé, éducation, sécurité, transport, eaux et assainissement, infrastructures, habitat et cadre de vie, hygiène publique, gouvernance, libertés civiles et politiques, etc. Ils n’ont plus que la violence comme réponse aux maux du pays.

Répression, menaces, arrestations arbitraires, violences physiques et verbales, voies de fait, etc. sont leurs seules armes pour intimider les rares citoyens qui osent encore se tenir debout, parler et résister. Mais qu’ils le sachent une fois pour toute. Le silence n’est plus une option. Ils t’ont emprisonné, mais ils ne te feront pas taire. Ils ne feront d’ailleurs taire personne. Comment se taire quand on entend les bruits et inquiétudes qui surgissent de partout dans notre société, certains allant même jusqu’à dire que le pays est bloqué.

Force est de l’admettre, l’évidence se passe de commentaires. De plus en plus de Sénégalais vivent en dessous du seuil de pauvreté. Les entreprises tombent en faillite, les unes après les autres, étranglées par une dette publique que l’État peine à honorer, plombé lui-même par son train de vie dispendieux et ses choix d’investissement insensés.

L’encours de la dette a dépassé 6564 milliards de FCFA en 2018. Rien qu’entre 2017 et 2018 la dette est passée de 60,6 % à 64,5% du PIB. Sais-tu où est passé cet argent? Une partie est allée vers des investissements peu productifs, mal conçus et largement tape-à-l’œil (le Chef de l’État avoue lui-même que son administration a dépensé plus de 307 milliards de CFA de 2012 à maintenant pour le plaisir de rouler dans les 4X4), tandis qu’une autre a servi à refinancer les dettes onéreuses.

C’est toute la tragédie que nous vivons, en attendant que les barils de pétrole ne viennent renflouer une économie exsangue. Mais là-dessus, ne rêvons pas trop. Car nous pourrions bien ne pas voir grand-chose de la couleur ébène de ce pétrole tant attendu. L’essentiel de la manne qui devrait nous revenir est déjà en train de passer de main-à-main, entre les multinationales et quelques dangereux intermédiaires et leurs acolytes aux comptes numérotés dans des paradis fiscaux lointains.

Pendant ce temps, la plupart des services sociaux du pays sont en décrépitude. Se soigner devient un calvaire pour la majorité de nos compatriotes. Allez demander aux parents des accidentés de Badiouré ce que valent le centre de santé de Bignona et l’hôpital régional de Ziguinchor, eux qui ont vu leurs proches mourir les uns après les autres faute d’une prise en charge adéquate. La grande majorité des sénégalais meurt ici, faute de soins, après d’infinies souffrances, la minorité de privilégiés se paie le luxe d’un tourisme sanitaire à l’étranger grâce aux moyens financiers de l’État.

Ce n’est pas pour rien que le bateau « Mercy Ships » qui mouille dans nos eaux pendant une année pour soigner 3000 malades est vu comme une bénédiction tombée du ciel. Comble d’ignominie pour un pays indépendant depuis 60 ans.

La fracture sociale, déjà béante, s’accentue entre le peuple et ces rares privilégiés. Ces derniers vivent au crochet d’un État vampirisé, détourné de sa vocation égalitaire pionnière et pris au piège des jeux et calculs politiciens, socle d’une gouvernance de partage plutôt qu’une gouvernance partagée. L’excessive politisation de l’espace public, capturé par des entrepreneurs politiques professionnels essentiellement mus par leur positionnement au sein d’un État toujours patrimonial et prébendier, renvoie aux calendes…sénégalaises les discussions, pourtant urgentissimes, sur les vrais enjeux et défis du développement et de la transformation économique et sociale de notre pays au profit de tous.

C’est pourquoi il ne sortira rien de nouveau de leur dialogue national. Que dis-je? Leur monologue ! Sous les lambris dorés des hôtels dakarois! Mais comprenons-les. Ils ont besoin de se parler. Quitte à le faire à l’intérieur du même paradigme qui a échoué depuis soixante. Il faut bien qu’ils se rassurent en tentant de trouver de nouvelles méthodes pour colmater les brèches béantes apparues dans le système postcolonial, avec son compromis sociopolitique loufoque et inhibant, qu’ils tentent de préserver tant bien que mal mais qu’ils savent désormais à bout de souffle et irrémédiablement condamné.

Laisse-moi te le dire cher Adama, pendant qu’ils s’enivrent de pouvoir et somnolent, repus, le peuple longtemps endormi se réveille peu à peu, secoué par sa jeunesse, utilisant à satiété la puissance des réseaux sociaux pour imposer sa parole à ceux qui refusent de l’écouter et mettre ses mots sur les maux d’une classe politique déroutée.

Une nouvelle conscience citoyenne s’installe, lentement mais surement. De plus en plus de nos compatriotes prennent positions, ou vont le faire. Car beaucoup sont maintenant convaincus que l’essentiel est en jeu, que le socle vacille, la violence s’installe dans la société, les repères et cadres moraux se brouillent, voire tombent en décadence, que l’espoir promis par les différents régimes politiques, des socialistes aux variantes des libéraux ayant exercé le pouvoir, cède la place à l’incertitude et au désarroi.

De là où tu es, tu as sans doute pris toute la mesure de la tragédie humaine qui a gagné notre peuple. Les conditions dans lesquelles toi et des centaines d’autres de nos compatriotes êtes enfermés ne sont pas dignes d’un pays civilisé, dont la majorité se dit croyant, sachant ce que Dieu, notre créateur, a dit sur la noblesse de l’être humain, ses droits, sa dignité. Notre ami Guy Marius Sagna nous a décrit ce que vous y vivez. Son récit est glacial, effroyable, choquant.

Ceux qui t’y ont amené cherchent à te briser, à te déshumaniser et te déshonorer. Mais tu tiendras bon Adama. Pas vrai?

Ensemble, nous refusons le pessimisme, persuadés que nous sommes que le sort peu enviable du Sénégal d’aujourd’hui ne relève d’aucune fatalité définitive. La mobilisation patriotique exceptionnelle des sénégalaises et sénégalais de l’intérieur du pays et de la diaspora pour « Aar Li Nu Bokk » et exiger la transparence dans la gestion de nos ressources pétro-gazières est une bouffée d’oxygène. Ce vendredi, cher ami, nous avons été des dizaines les rues du Centre de ville de Dakar, bravant le soleil, pour parler à nos concitoyens et les sensibiliser le scandale du pétrole et du gaz sénégalais. Nous avons été bien reçus, écoutés et compris.

Cette mobilisation ne faiblira pas, n’en déplaise à ceux qui ne veulent pas entendre la clameur populaire revendiquant « Sunu Pétrole », « Sunu Gaz » et « Sunu 400.000 ».

Tu sortiras de cette prison. Tôt ou Tard. Ceux qui se sont rendus coupables de divers crimes et délits sur nos ressources publiques rendront aussi des comptes. Tôt ou Tard.

Tiens bon, cher ami! Car demain il fera jour.

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